La dégradation de la santé psychologique des pharmaciens d’officine s’impose désormais comme un fait documenté. Une enquête régionale met en évidence un niveau élevé de risque d’épuisement professionnel sévère chez les titulaires, dans un contexte de charge de travail croissante et de tensions structurelles sur les ressources humaines. Longtemps cantonné à la sphère individuelle, le mal-être officinal apparaît aujourd’hui comme un enjeu collectif, aux conséquences directes sur la continuité des soins et l’organisation du système de santé de proximité.
Au-delà du cas des pharmaciens, cette situation s’inscrit dans une problématique plus large touchant l’ensemble des soignants. La difficulté à verbaliser la fatigue, la pression liée au rôle de soignant et l’accumulation de missions périphériques fragilisent durablement l’équilibre humain des professionnels de santé. La question dépasse donc la performance économique des officines pour interroger la durabilité humaine des métiers du soin.
Points clés à retenir
- Selon une enquête Sepharm menée auprès de pharmaciens du Pays de la Loire, 37 % des titulaires présentent un risque sévère de burn-out. 84,1 % des titulaires interrogés déclarent un rythme de travail souvent ou toujours soutenu.
- Les difficultés de recrutement et l’insatisfaction salariale sont identifiées comme des facteurs aggravants du risque d’épuisement.
- L’étude souligne une sur-exposition masculine : être un homme multiplierait par 3,5 le risque de burn-out sévère lié au travail.
- D’après 24I7 Services, société d’intérim en pharmacie, 43 % des demandes de remplacement en 2025 étaient liées à des maladies ou accidents du travail, dont près de 20 % pour des arrêts supérieurs à deux semaines.
Ces données traduisent une désorganisation progressive du travail officinal, marquée par une inflation de tâches non cliniques : gestion administrative, ressources humaines, relations avec les mutuelles, accompagnement numérique des patients, logistique des ruptures et exposition aux incivilités. Des missions chronophages, peu reconnues et insuffisamment valorisées sur le plan conventionnel.
Sur le plan sociétal et humain, la reconnaissance du mal-être des pharmaciens participe à lever un tabou encore très présent dans les professions de santé. Elle ouvre la voie à une approche plus inclusive de la santé au travail, intégrant prévention, écoute et accompagnement des fragilités professionnelles.
Sur le plan organisationnel, l’augmentation des arrêts de travail et des remplacements de longue durée interroge la résilience du modèle officinal. La continuité de service, l’accès aux soins et la qualité de la relation patient peuvent s’en trouver fragilisés.
Sur le plan professionnel et économique, les syndicats officinaux évoquent la nécessité d’une revalorisation des tâches périphériques, dans le cadre de futures négociations conventionnelles, afin de mieux aligner responsabilités, charge réelle de travail et reconnaissance financière.
Perspectives Stratégiques
Les enseignements de cette enquête mettent en évidence un verrou central de gouvernance : lorsque l’officine fonctionne en surcharge permanente, la capacité du titulaire à piloter, anticiper et structurer des démarches de moyen ou long terme s’amenuise fortement. Dans ce contexte, la mise en place d’une démarche RSE peut apparaître comme difficilement accessible, voire secondaire, faute de temps, de disponibilité mentale et de marges de manœuvre organisationnelles.
Cette saturation de la gouvernance constitue pourtant un signal stratégique majeur. Elle révèle les limites d’un modèle reposant sur l’accumulation progressive de missions, souvent peu visibles et insuffisamment reconnues, qui fragilise la soutenabilité humaine du métier. À ce titre, la RSE ne peut être envisagée comme une couche supplémentaire, mais comme un outil de relecture du fonctionnement de l’officine : clarification des priorités, répartition des responsabilités, reconnaissance des tâches non cliniques et intégration de la santé au travail comme enjeu structurant.
Dans cette perspective, la RSE peut devenir un levier de sortie de tension, en aidant les titulaires à repenser leur organisation non pas uniquement sous l’angle économique ou réglementaire, mais aussi sous celui de la durabilité humaine et managériale. À l’inverse, une gouvernance durablement saturée fait peser un double risque : l’incapacité à engager des transformations pourtant nécessaires, et une RSE réduite à un affichage théorique, déconnecté des réalités opérationnelles.
À plus long terme, la santé des pharmaciens apparaît ainsi comme un indicateur avancé de la soutenabilité du modèle officinal. Les travaux annoncés sur la santé des soignants et les plans d’action à venir pourraient constituer une opportunité, à condition d’être traduits en outils concrets, adaptés au terrain. L’enjeu stratégique réside désormais dans la capacité collective du secteur à considérer la gouvernance, la santé au travail et la RSE comme des dimensions indissociables de la continuité des soins et de l’avenir de l’officine.