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Fin de vie : vers une clause de conscience spécifique pour les pharmaciens

7 janvier 2026 4 min de lecture

À l’approche de l’examen en séance publique de la proposition de loi relative à l’aide à mourir, un point précis du texte cristallise les tensions : la place du pharmacien dans le dispositif. Alors que la loi prévoit une implication directe des pharmaciens dans la préparation et la dispensation de la substance létale, aucune clause de conscience spécifique ne leur était initialement reconnue, contrairement à d’autres professionnels de santé. 


En amont du débat parlementaire, les rapporteurs au Sénat ont choisi de corriger ce qu’ils considèrent comme une incohérence majeure. Un amendement, déposé à l’article 14 du texte, vise à ouvrir explicitement aux pharmaciens le bénéfice d’une clause de conscience, reconnaissant ainsi la portée éthique, professionnelle et humaine de leur intervention dans l’assistance médicale à mourir.

Cette inflexion marque un changement de regard : le pharmacien n’est plus perçu comme un simple exécutant technique, mais comme un acteur à part entière d’un acte médical dont la finalité est assumée.

Points clés à retenir

Le cœur du débat porte sur la nature réelle de l’intervention pharmaceutique.


La proposition de loi prévoit que certains pharmaciens — notamment en pharmacie à usage intérieur — soient chargés de préparer des préparations magistrales létales, et que l’ensemble de la profession puisse être amené à délivrer la substance destinée à provoquer la mort du patient.


Le Conseil d’État avait estimé que cette intervention restait trop indirecte pour constituer une atteinte caractérisée à la liberté de conscience. Les rapporteurs sénatoriaux contestent fermement cette lecture. À leurs yeux, réduire la préparation et la dispensation d’une substance létale à un acte technique revient à nier la réalité du métier et la responsabilité qui y est attachée.


Les auditions menées au Sénat ont mis en lumière un malaise profond chez les pharmaciens hospitaliers, en première ligne sur ces missions. Selon un sondage du Syndicat national des pharmaciens des établissements publics de santé, plus de 81 % d’entre eux souhaitent bénéficier d’une clause de conscience spécifique. Ce chiffre révèle une attente forte de reconnaissance éthique et de protection juridique, comparable à celle accordée aux médecins et aux infirmiers.


Face aux craintes de blocage du dispositif, les rapporteurs avancent des données plus nuancées : seuls 19 % des pharmaciens hospitaliers déclarent envisager de faire usage effectif de cette clause. Une proportion jugée insuffisante pour paralyser la procédure, d’autant que le cadre prévoit, comme dans d’autres domaines sensibles, une obligation d’orientation vers un confrère volontaire.

Cette proposition d’amendement dépasse largement le seul cadre de l’assistance médicale à mourir. Elle touche à une question structurante pour la profession pharmaceutique : la reconnaissance pleine et entière de sa responsabilité éthique.


Pour les pharmaciens hospitaliers
, directement exposés à la préparation des substances, l’enjeu est immédiat. L’absence de clause de conscience aurait pu créer une situation de tension permanente entre obligation professionnelle et convictions personnelles, avec un risque de désengagement, voire de contentieux.


Pour les pharmaciens d’officine
, même si l’implication opérationnelle peut sembler plus éloignée, la question reste fondamentale. La dispensation d’un produit dont la finalité est d’abréger la vie engage la responsabilité morale du professionnel, indépendamment du lieu d’exercice. Reconnaître une clause de conscience revient à admettre que le pharmacien n’est pas un simple maillon logistique, mais un professionnel de santé dont l’acte a une portée humaine et symbolique forte.


Pour l’ensemble du système de santé
, cette évolution traduit une volonté de préserver l’adhésion des professionnels à un dispositif aussi sensible. Les rapporteurs assument une approche fondée sur la confiance, considérant que contraindre un soignant à agir contre ses convictions constituerait une fragilisation du cadre éthique global.

Perspectives Stratégiques

Si l’amendement est adopté, il pourrait produire plusieurs effets structurants :
→ une sécurisation juridique et éthique de l’exercice pharmaceutique dans le cadre de la fin de vie ;
→ une reconnaissance explicite du pharmacien comme acteur engagé du soin, et non comme simple exécutant ;
→ un alignement avec les pratiques internationales, notamment dans des pays comme le Canada, où les pharmaciens bénéficient déjà d’une clause de conscience ;
→ un précédent important pour d’autres débats éthiques à venir impliquant la profession ;
→ un signal fort envoyé aux étudiants et jeunes professionnels sur la place accordée à leurs convictions dans l’exercice futur.

En toile de fond, ce débat interroge la manière dont la société française conçoit la responsabilité des pharmaciens : entre compétence technique et engagement moral, la frontière n’est plus tenable.

Sources Documentaires
Le Moniteur des Pharmacies — Dispensation de la substance létale : va-t-on vers une clause de conscience pour les pharmaciens ? — 6 janvier 2026
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